A propos des opéras chinois et en particulier du bangzi

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par Jacques Pimpaneau

L’opéra chinois est surtout connu sous sa forme d’opéra de Pékin. Or ce n’est qu’un genre particulier parmi bien d’autres, même si au milieu du XXe siècle, sans doute parce qu’il était le genre de la capitale, il s’était gagné une telle suprématie que des troupes s’en étaient formées dans beaucoup de provinces. Par exemple, il y a quelques années, était venue à Paris la troupe d’opéra de Pékin de la province du Yunnan, appellation qui a surpris certains. Aussi des intellectuels chinois ont-ils proposé de l’appeler opéra national pour le distinguer des autres opéras locaux. Mais aujourd’hui, la vie moderne dans les grandes métropoles comme Shanghaï et Pékin mène la vie dure à l’opéra de Pékin, qui n’est plus ce qu’il était du temps de sa splendeur. A la fin du XVIIIe siècle, à côté du genre kunqu, apprécié des milieux cultivés, existaient des opéras locaux dont les troupes venaient aussi jouer à la capitale, car appréciées par l’Empereur. Certains de ces opéras locaux, comme le Puju du Shanxi et le Liyuanxi du Fujian étaient anciens et remontaient au moins à la fin du XVIe siècle. Faute de documents sur la culture populaire, leur origine est difficile à retracer plus avant dans le temps. D’autres se formèrent plus tardivement : l’opéra de Pékin s’est constitué au XIXe siècle, et ce phénomène s’est poursuivi jusque dans les années vingt de ce siècle avec l’apparition du Yueju dans la région de Shanghaï et du Pingju dans le nord-est.

Par quoi se différencie chaque opéra local ? Fondamentalement ni par la technique théâtrale, ni par le répertoire, ni par les types de personnages, ni par les costumes, qui indiquent toujours le statut social du personnage et non l’époque où se passe la pièce, même si certaines pièces n’existent que dans certains genres, si les maquillages des visages peints ont des variantes locales, si les costumes peuvent avoir des particularités, comme l’utilisation de paillettes tout autant que de broderies dans l’opéra cantonais.

L’originalité de chacun tient à un mélange particulier d’airs utilisés, à une composition différente de l’orchestre et au dialecte employé. Il n’est pas possible d’identifier le genre d’une pièce à partir d’une photo ou même d’un film muet, mais on le fait immédiatement à partir d’un enregistrement sonore. Par exemple, dans l’opéra cantonais, à côté de mélodies locales et d’airs influencés par l’Occident, figure le er huang, comme dans l’opéra de Pékin. Mais celui-ci, appelé er wang, s’il paraît identique quand on regarde la partition, sonne très différemment, car il est chanté en cantonais et accompagné par un orchestre dont les instruments ne sont pas les mêmes, incluant même des instruments occidentaux comme le violon.

Parmi ces opéras locaux, il en est un qui mérite une attention particulière car, né dans le nord-ouest, il a gagné toute la moitié nord de la Chine où, tout en restant fondamentalement le même, il s’est diversifié suivant les régions. Il a même influencé les genres du sud, qui ont repris son style musical. C’est le bangzi. Avant lui, on avait principalement deux genres d’opéra : le kunqu, dont les mélodies ont un début et une fin et sont accompagnées par la flûte, et, surtout dans les campagnes, le gaoqiang, dont le chant n’est accompagné que par des percussions et la fin des vers reprise par un chœur en coulisses, et dont la musique d’orchestre mélodique n’est utilisée qu’entre les passages chantés. Sans doute à la fin du XVIe siècle, et peut-être plus tôt, s’est formé dans la région de Tongzhou (est de la province du Shanxi) et dans celle de Puzhou (sud de la province du Shanxi) – qui ne sont séparées que par un fleuve et dont les dialectes sont presques semblables – un style nouveau où le chant était accompagné par une vielle à deux cordes, soutenue par un luth à trois cordes et d’autres instruments à cordes, où les structures mélodiques étaient telles qu’elles pouvaient être prolongées à loisir, ce qui impliquait des vers d’une même longueur, en l’occurrence sept ou dix syllabes par vers, où le rythme était donné par deux morceaux en bois de jujubier qu’on entrechoquait, un bangzi, qui a donné son nom à ce nouveau genre. Des mélodies à structure fixe reprises du kunqu ont été gardées, mais seulement comme intermèdes musicaux pour certaines scènes sans chant, et les percussions pour la gestuelle. Ce bangzi s’est répandu parce qu’il permettait une souplesse bien plus grande que le kunqu pour monter de nouvelles pièces, parce qu’il était plus mélodieux que le gaoqiang et parce qu’il était plus vivant, donc plus populaire, que les autres genres. Il a gagné toute la vallée du fleuve Jaune, du Gansu à l’ouest au Shandong à l’est et jusqu’au Hubei au sud, c’est-à-dire dans toutes les provinces dont le dialecte appartenait au même système phonique. Il y fut apporté par les riches marchands du Shanxi qui étaient aussi banquiers et qui pouvaient se permettre d’amener une troupe de leur province quand ils s’établissaient au loin ; c’est ainsi que des troupes de bangzi s’installèrent à la capitale et dans toute la province du Hebei à la fin du XVIIIe siècle. Ce style musical du bangzi a aussi influencé d’autres genres : le xipi, qui est un des styles musicaux de l’opéra de Pékin vient du bangzi, et le erhuang, l’autre style, s’il vient du Anhui, avait lui aussi déjà adopté le système musical du bangzi. La plupart des opéras locaux du sud ont également englobé ce système, souvent par un phénomène de diffusion indirecte, à partir de genres voisins.

Evidemment ce bangzi s’est ensuite diversifié suivant les régions où il s’installait, s’adaptant au dialecte et à la musique du lieu. C’est ainsi que maintenant on parle du Hebei bangzi, qui est devenu le plus important des différents bangzi. Il prévaut dans les provinces voisines du Liaoning, du Jilin, du Heilongqiang, de Mongolie Intérieure et jusqu’au Shandong. Au début du siècle, certaines de ses troupes allaient même jouer à Shanghaï et Nankin. Son répertoire contenait plus de cinq cents pièces classiques. Mais, tombé en désuétude à partir des années trente, surtout à cause de la guerre, il a connu une véritable renaissance depuis ces dernières années pour devenir un des genres les plus appréciés à l’heure actuelle parce qu’il possède quelques acteurs remarquables, et aussi parce que les troupes ont eu l’intelligence, au lieu de moderniser avec plus ou moins de goût les pièces classiques, de continuer à les jouer selon la tradition, tout en montant, cette fois de façon moderne, de nouvelles pièces, apportant ainsi une solution fort satisfaisante au grand problème culturel chinois de notre époque : comment être moderne tout en restant chinois.

Jacques PIMPANEAU

« A propos des opéras chinois et en particulier du bangzi », in MOSCOSO Sophie, Hebei bangzi, opéra traditionnel chinois, Les Cahiers d’ARTA, 1998, pp. 86-88